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Coexistence acteur/marionnette
© Compagnie Philippe Genty
Le spectacle explore différents types de corps, comme autant de métamorphoses de l’individu, faisant osciller le personnage entre humain et objet. Ainsi de la scène où les interprètes dansent un étrange ballet enserrés dans des costumes géométriques – proches de ceux du Ballet triadique d’Oskar Schlemmer (7) – ou encore de la créature hybride formée par Katy Deville dans sa marionnette habitée aux seins et cuisses postiches dénudées (8). L’influence de la danse moderne et de Loïe Fuller est aussi présente dans le tableau de la Femme spirale, où Pascale Blaison danse, appareillée de voiles qui tournoient au gré de ses mouvements.
Entre morcellement et évidement, le corps vivant subit un certain nombre d’atteintes. Dérives trouble la perception du spectateur en diffractant Samuel en petites marionnettes de tailles différentes vêtues comme lui d’un imperméable et chapeau beiges (9), cette démultiplication du même comme à l’infini créant un doute sur l’authenticité du personnage. Le synopsis du spectacle, tel que l’écrit Philippe Genty, inscrit le morcellement comme motif fondateur de l’œuvre : « Tout a commencé le jour où Samuel surprend sa main gauche en train de fouiller ses poches, ses papiers, son passé. » (10) Cet effet sera instauré par un travail scénographique singulier (la toile de lycra tendue sur le plateau laissant émerger les mains, pieds, visages, jambes des acteurs) parfois associé à la narration. Songeons à la voracité du personnage de l’ogresse qui, attablée à une île posée sur un plateau, va ainsi dévorer la cervelle de petits personnages masculins puis en faire des brochettes (11).
Le travail du costume instaure une poétique de la strate qui présente le corps vivant comme une simple forme pouvant être habitée, voire étant déjà vide : ainsi des imperméables laissés debout et inhabités sur le plateau, à l’intérieur desquels les interprètes se sont évanouis. Dans les souvenirs de Philippe Genty, un trauma inaugural hante ses spectacles : l’image d’une voisine tuée pendant la guerre, que ce dernier découvre, alors qu’il n’a que six ans. « Elle est allongée par terre, les yeux ouverts, mais elle ne dort pas, elle est là sans être là, je ne comprends pas pourquoi son corps est vide. » (12) Le corps, envisagé comme une défroque dont on peut se défaire à sa guise, est réduit à une apparition de surface, tel un leurre qui échappe perpétuellement.
7. Das Triadische Ballet, chorégraphie Oskar Schlemmer, 1922.
8. On pense à Groosland de Maguy Marin, créé la même année que Dérives.
9. Ce costume deviendra aussi une figure récurrente dans l’esthétique de la compagnie : on le retrouve ainsi dans Désirs parade, Dérives, Voyageur(s) immobile(s), Dédale, Ligne de fuite, La Fin des terres, ou encore Boliloc.
10. Document préparatoire au spectacle, archives personnelles de Pascale Blaison, cité dans L’inconscient en images : le théâtre de la compagnie Philippe Genty, thèse de doctorat d’Anastasia Patts, dir. Christophe Bident et Guy Freixe, 2015, p.370.
11. Ce tableau est proche de l’esthétique du théâtre d’objets fondé dans les années 80 notamment par Katy Deville et Christian Carrignon.
12. Philippe GENTY, Paysages intérieurs, p.7.
Coexistence acteur/marionnette
© Compagnie Philippe Genty
Le spectacle explore différents types de corps, comme autant de métamorphoses de l’individu, faisant osciller le personnage entre humain et objet. Ainsi de la scène où les interprètes dansent un étrange ballet enserrés dans des costumes géométriques – proches de ceux du Ballet triadique d’Oskar Schlemmer (7) – ou encore de la créature hybride formée par Katy Deville dans sa marionnette habitée aux seins et cuisses postiches dénudées (8). L’influence de la danse moderne et de Loïe Fuller est aussi présente dans le tableau de la Femme spirale, où Pascale Blaison danse, appareillée de voiles qui tournoient au gré de ses mouvements.
Entre morcellement et évidement, le corps vivant subit un certain nombre d’atteintes. Dérives trouble la perception du spectateur en diffractant Samuel en petites marionnettes de tailles différentes vêtues comme lui d’un imperméable et chapeau beiges (9), cette démultiplication du même comme à l’infini créant un doute sur l’authenticité du personnage. Le synopsis du spectacle, tel que l’écrit Philippe Genty, inscrit le morcellement comme motif fondateur de l’œuvre : « Tout a commencé le jour où Samuel surprend sa main gauche en train de fouiller ses poches, ses papiers, son passé. » (10) Cet effet sera instauré par un travail scénographique singulier (la toile de lycra tendue sur le plateau laissant émerger les mains, pieds, visages, jambes des acteurs) parfois associé à la narration. Songeons à la voracité du personnage de l’ogresse qui, attablée à une île posée sur un plateau, va ainsi dévorer la cervelle de petits personnages masculins puis en faire des brochettes (11).
Le travail du costume instaure une poétique de la strate qui présente le corps vivant comme une simple forme pouvant être habitée, voire étant déjà vide : ainsi des imperméables laissés debout et inhabités sur le plateau, à l’intérieur desquels les interprètes se sont évanouis. Dans les souvenirs de Philippe Genty, un trauma inaugural hante ses spectacles : l’image d’une voisine tuée pendant la guerre, que ce dernier découvre, alors qu’il n’a que six ans. « Elle est allongée par terre, les yeux ouverts, mais elle ne dort pas, elle est là sans être là, je ne comprends pas pourquoi son corps est vide. » (12) Le corps, envisagé comme une défroque dont on peut se défaire à sa guise, est réduit à une apparition de surface, tel un leurre qui échappe perpétuellement.
7. Das Triadische Ballet, chorégraphie Oskar Schlemmer, 1922.
8. On pense à Groosland de Maguy Marin, créé la même année que Dérives.
9. Ce costume deviendra aussi une figure récurrente dans l’esthétique de la compagnie : on le retrouve ainsi dans Désirs parade, Dérives, Voyageur(s) immobile(s), Dédale, Ligne de fuite, La Fin des terres, ou encore Boliloc.
10. Document préparatoire au spectacle, archives personnelles de Pascale Blaison, cité dans L’inconscient en images : le théâtre de la compagnie Philippe Genty, thèse de doctorat d’Anastasia Patts, dir. Christophe Bident et Guy Freixe, 2015, p.370.
11. Ce tableau est proche de l’esthétique du théâtre d’objets fondé dans les années 80 notamment par Katy Deville et Christian Carrignon.
12. Philippe GENTY, Paysages intérieurs, p.7.