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Rêver des corps abstraits, explorer la matière brute et la plasticité des ondes
Difficile, dans certains spectacles, de pointer avec certitude l’endroit où se trouve « la » marionnette… En effet, celle-ci ne se présente pas toujours sous la forme d’un objet et parfois même elle n’adopte pas de forme visible déterminée. Où est la marionnette, et y-a-t-il encore une marionnette dans les créations où l’on ne retrouve pas l’objet figuratif attendu, au visage humain ou animal ?
Dans de nombreuses formes spectaculaires et rituelles à travers l’histoire et à travers le monde, des forces non-humaines, des personnages imaginaires, sont matérialisés par un fragment de corps, de simples bâtons, des pierres, un nuage de fumée, ... qu’accompagne parfois une parole portée en scène par interprète-médiateur. Au début du XXe siècle, des artistes de théâtre s’intéressent à ce principe de stylisation. Influencés par le cubisme, ils choisissent de rompre avec l’idée de la marionnette comme “acteur miniature”. L’objet, les formes, les couleurs et les sons ont, selon eux, un langage propre capable de nous raconter d’autres choses en scène. On assiste depuis lors à une tendance à l’épuration des formes, à l’abstraction et à la fragmentation de l’objet-marionnette.
Stylisation et tension vers l'abstraction
Le Ballet triadique créé en 1922 par Oskar Schlemmer, est une étape emblématique de cette histoire. Les costumes des danseurs y estompent le dessin des corps humains et leur donnent des contours géométriques. Dans les années 1940-1950, Yves Joly, quant à lui, met en scène des formes très schématiques, découpées dans du papier ou du carton. Si ce choix a des raisons pratiques et économiques, il a d’importantes conséquences esthétiques : lorsque la forme de l’objet est à peine travaillée, les spectateurs voient clairement de quoi il est fait. Toutes les connotations et la symbolique de la matière intègrent alors le sens du drame. Montrer la marionnette comme un “objet”, une matière, est un vrai jeu pour les artistes : ils s’amusent à nous faire naviguer entre la perception d’un personnage et celle de l’objet que nous voyons réellement. Le choix du matériau, l’histoire de l’objet, leurs qualités physiques ajoutent alors du sens au spectacle.
Certains spectacles explorent certains autres pouvoirs propres à la matière, et que ne possède pas l’acteur de chair. Ils présentent, par exemple, une multitude de fragments indépendants qui vont être progressivement assemblés pour former un corps. Cette opération est d’ailleurs réversible et on peut assister au morcellement progressif d’un personnage, dont le corps se délite. On rencontre également des objets qui ne représentent qu’un fragment de corps - une main, un oeil, un pied… - qui s’animent devant nos yeux : nous sommes capables de donner sens à ces corps en germe ou en ruine. Un corps qui n’est pas “tout à fait” humain raconte toujours quelque chose de l’humain. Il nous parle de questions aussi profondes que la naissance, la construction identitaire, la création, l’inéluctable mortalité...
Un pas supplémentaire vers l’abstraction est franchi dans des spectacles où les objets manipulés ne présentent plus rien d’autre que leurs formes, leurs couleurs. Dans Tempo (1953) de Georges Lafaye, par exemple, les spectateurs sont confrontés à un spectacle cinétique : un ballet de formes qui cherchait surtout à rendre le spectateur sensible au rythme et au mouvement de leurs métamorphoses.
Théâtre de matières
Aujourd’hui, une approche artistique défait particulièrement l’idée de la marionnette comme objet figuratif : il s’agit du théâtre de matières, qui peut être considéré comme un genre à part entière au sein des arts de la marionnette. Pendant le spectacle, les interprètes vont sculpter, découper, plier, froisser, de l’argile, du papier, du tissu ou toute autre matière brute. Des formes, évanescentes et plus ou moins aléatoires, apparaissent alors en direct sous les yeux des spectateur·trice·s.
Une tendance de plus en plus présente au sein de ce théâtre des matières est la manipulation de matériaux fluides : souffles d’air, gaz ou encore eau dans tous ses états (liquide, vapeur, glace). S’approcher de tels matériaux permet aux artistes de se mettre dans une autre position que celle du contrôle et de la confrontation : impossible de donner une forme fixe à des flux de vapeurs ou à des objets qui fondent. L’humain peut ainsi être présenté en train de “perdre la main”, face à quelque chose qui lui échappe, soumis à des forces qui le dépassent. Il peut aussi jouer à être “dans” la matière, porté par elle, estompant les limites entre son corps et son environnement.
Manier les ondes
Enfin, dans certains spectacles, le son et la lumière sont eux aussi abordés comme des matières scéniques à sculpter et à animer. Le travail du son peut en effet emprunter une autre voie que celle du bruitage ou de la musique de scène, qui accompagnent habituellement des images. On peut parler d’approches marionnettiques du son dès lors qu’il s’agit vraiment de “manipuler” les ondes sonores, en les déformant de façon numérique, en les amplifiant, en les coupant, en les multipliant, en les superposant, en diversifiant les sources de diffusion… pour créer la sensation que des présences invisibles circulent dans l’espace.
De la même manière, la lumière peut faire l’objet d’un travail plastique et d’animation. Lorsqu’elle n’est pas utilisée avant tout pour souligner un visage ou éclairer une forme, elle peut elle aussi, par ses variations d’intensité, de couleurs et ses mouvements nous faire croire à des présences.
C’est grâce à cette multitude de procédés que quelque chose se passe sur scène, que les spectateurs assistent à un drame (au sens d’action théâtrale), alors qu’ils ne voient à à proprement parler aucun objet-marionnette. C’est dans la relation entre les éléments visibles et par la coopération entre l’artiste et les spectateurs qu’une “figure marionnettique” est créée.
Rêver des corps abstraits, explorer la matière brute et la plasticité des ondes
Difficile, dans certains spectacles, de pointer avec certitude l’endroit où se trouve « la » marionnette… En effet, celle-ci ne se présente pas toujours sous la forme d’un objet et parfois même elle n’adopte pas de forme visible déterminée. Où est la marionnette, et y-a-t-il encore une marionnette dans les créations où l’on ne retrouve pas l’objet figuratif attendu, au visage humain ou animal ?
Dans de nombreuses formes spectaculaires et rituelles à travers l’histoire et à travers le monde, des forces non-humaines, des personnages imaginaires, sont matérialisés par un fragment de corps, de simples bâtons, des pierres, un nuage de fumée, ... qu’accompagne parfois une parole portée en scène par interprète-médiateur. Au début du XXe siècle, des artistes de théâtre s’intéressent à ce principe de stylisation. Influencés par le cubisme, ils choisissent de rompre avec l’idée de la marionnette comme “acteur miniature”. L’objet, les formes, les couleurs et les sons ont, selon eux, un langage propre capable de nous raconter d’autres choses en scène. On assiste depuis lors à une tendance à l’épuration des formes, à l’abstraction et à la fragmentation de l’objet-marionnette.
Stylisation et tension vers l'abstraction
Le Ballet triadique créé en 1922 par Oskar Schlemmer, est une étape emblématique de cette histoire. Les costumes des danseurs y estompent le dessin des corps humains et leur donnent des contours géométriques. Dans les années 1940-1950, Yves Joly, quant à lui, met en scène des formes très schématiques, découpées dans du papier ou du carton. Si ce choix a des raisons pratiques et économiques, il a d’importantes conséquences esthétiques : lorsque la forme de l’objet est à peine travaillée, les spectateurs voient clairement de quoi il est fait. Toutes les connotations et la symbolique de la matière intègrent alors le sens du drame. Montrer la marionnette comme un “objet”, une matière, est un vrai jeu pour les artistes : ils s’amusent à nous faire naviguer entre la perception d’un personnage et celle de l’objet que nous voyons réellement. Le choix du matériau, l’histoire de l’objet, leurs qualités physiques ajoutent alors du sens au spectacle.
Certains spectacles explorent certains autres pouvoirs propres à la matière, et que ne possède pas l’acteur de chair. Ils présentent, par exemple, une multitude de fragments indépendants qui vont être progressivement assemblés pour former un corps. Cette opération est d’ailleurs réversible et on peut assister au morcellement progressif d’un personnage, dont le corps se délite. On rencontre également des objets qui ne représentent qu’un fragment de corps - une main, un oeil, un pied… - qui s’animent devant nos yeux : nous sommes capables de donner sens à ces corps en germe ou en ruine. Un corps qui n’est pas “tout à fait” humain raconte toujours quelque chose de l’humain. Il nous parle de questions aussi profondes que la naissance, la construction identitaire, la création, l’inéluctable mortalité...
Un pas supplémentaire vers l’abstraction est franchi dans des spectacles où les objets manipulés ne présentent plus rien d’autre que leurs formes, leurs couleurs. Dans Tempo (1953) de Georges Lafaye, par exemple, les spectateurs sont confrontés à un spectacle cinétique : un ballet de formes qui cherchait surtout à rendre le spectateur sensible au rythme et au mouvement de leurs métamorphoses.
Théâtre de matières
Aujourd’hui, une approche artistique défait particulièrement l’idée de la marionnette comme objet figuratif : il s’agit du théâtre de matières, qui peut être considéré comme un genre à part entière au sein des arts de la marionnette. Pendant le spectacle, les interprètes vont sculpter, découper, plier, froisser, de l’argile, du papier, du tissu ou toute autre matière brute. Des formes, évanescentes et plus ou moins aléatoires, apparaissent alors en direct sous les yeux des spectateur·trice·s.
Une tendance de plus en plus présente au sein de ce théâtre des matières est la manipulation de matériaux fluides : souffles d’air, gaz ou encore eau dans tous ses états (liquide, vapeur, glace). S’approcher de tels matériaux permet aux artistes de se mettre dans une autre position que celle du contrôle et de la confrontation : impossible de donner une forme fixe à des flux de vapeurs ou à des objets qui fondent. L’humain peut ainsi être présenté en train de “perdre la main”, face à quelque chose qui lui échappe, soumis à des forces qui le dépassent. Il peut aussi jouer à être “dans” la matière, porté par elle, estompant les limites entre son corps et son environnement.
Manier les ondes
Enfin, dans certains spectacles, le son et la lumière sont eux aussi abordés comme des matières scéniques à sculpter et à animer. Le travail du son peut en effet emprunter une autre voie que celle du bruitage ou de la musique de scène, qui accompagnent habituellement des images. On peut parler d’approches marionnettiques du son dès lors qu’il s’agit vraiment de “manipuler” les ondes sonores, en les déformant de façon numérique, en les amplifiant, en les coupant, en les multipliant, en les superposant, en diversifiant les sources de diffusion… pour créer la sensation que des présences invisibles circulent dans l’espace.
De la même manière, la lumière peut faire l’objet d’un travail plastique et d’animation. Lorsqu’elle n’est pas utilisée avant tout pour souligner un visage ou éclairer une forme, elle peut elle aussi, par ses variations d’intensité, de couleurs et ses mouvements nous faire croire à des présences.
C’est grâce à cette multitude de procédés que quelque chose se passe sur scène, que les spectateurs assistent à un drame (au sens d’action théâtrale), alors qu’ils ne voient à à proprement parler aucun objet-marionnette. C’est dans la relation entre les éléments visibles et par la coopération entre l’artiste et les spectateurs qu’une “figure marionnettique” est créée.